Avant de quitter le Népal, je laisse mon esprit vagabonder entre deux volutes de lait de yak fermenté (j'aurai au moins appris à repousser les limites de mon foie et a écrire Yak à la népalaise et non à l'écossaise...). L'endroit possède sa mythologie, ses images d'Epinal (ahhh !!! la ligne bleue du massif de l'Everest), entre ivresse totale, celle des sommets et héritage New Age. Si bien que la peur d'être déçu par le retour affleure, à fleur de peau.
Le Népal, non content d'être parmi les plus miséreux de la planète est saturé de la fumée des pots d'échappement. Les Klaxons y vrillent les tympans des promeneurs aussi surement que celui de Vittorio Gassman dans le Fanfaron,,, Les coupures d'électricité - trois heures par jour en moyenne - paralysent régulièrement la capitale. Pourtant, la population, fidèle à sa réputation, ne se départ pas d'un immuable sourire (vous savez « namasté » pour un oui, pour un rien...
Cela posé, les amateurs de montagne que nous sommes, les pieds dans leurs bains chauds parfumés aux senteurs des hauts plateaux et massés amoureusement par les soeurs Xian, seront rassasiés, assouvis, satisfaits.
A Thamel, le quartier des bordels et hôtels de Katmandou, a fleuri à côté des magasins de vêtements "ethniques" et de souvenirs (globe a neige avec l'Everest, fait main et soufflé à la bouche) un tas de boutiques de vraies contrefaçons de matériel de montagne. Un touriste en a encore fait les frais la semaine passée et nous nous sommes recueillis sur sa tombe encore fraiche, ses coinceurs n'étaient pas adaptés, résultat il dévisse de 200m. Plaf !
Katmandou, avec son aéroport international de poche, planté dans la ville, est la rampe de lancement vers les cimes, c'est là qu'on prenait l'hélico pour retrouver les sherpas au camp tous les matins. Nous on a fait des petits trekkings, paisible balade, n'exigeant pas de compétences en alpinisme ou en pilotage d'hélicoptère. C'était le seul moyen de rentabiliser notre carte de fidélité chez les soeurs Xian.
Dans nos trekking, les chemins, qui serpentent au milieu des rizières, des forêts, ou tutoient les glaciers hérissés de séracs, sont parfois durs à trouver, surtout quand le GPS est en panne. Et les structures d'accueil du randonneur, dans les nombreux villages traversés, trop rares pour que l'on puisse s'y fier (on ne trouve pas de succursales des s½urs Xian dans chaque trou, malheureusement...) Difficile, donc, de faire l'économie d'une tente et d'un peu de compagnie. Un peu ? Nous qui voulions partir à deux, nous sommes vus lestés d'au moins cinq porteurs par personne, d'un guide, d'un cuisinier, de masseuses, d'un chiropracteur et d'un vétérinaire nécessaire aux yaks...
L'inconfort moral de cette aventure est collective, nous regardons de petits salopards de 45kg cavaler en portant 40 kg dans des panières en osier pendant que nous peinons avec 15 kg d'effets du jour sur les épaules.
Le cas de conscience est toutefois relatif : c'est nous qui payons, merde... et en plus en développant l'emploi local rémunéré au moins au prix du marché (500 roupies environ par jour pour un porteur, soit 5 euros, cinq fois le revenu quotidien moyen au Népal, mais beaucoup moins que ma bonne laotienne).
Délesté de mes contradictions de petit-bourgeois par les sentiers népalais je peux me concentrer sur la notion abstraite du plat et peaufine ma théorie sur les écoulements. Même si une étape amène à une altitude équivalente à celle du point de départ, en longeant un cours d'eau, il ne faut pas se méprendre : le copieux menu sera composé de montées et de descentes, jusqu'à plus soif. C'est la loi du genre et je m'y plie.
La topographie, faite de pentes abruptes et d'étroits fonds de vallée, où seule l'eau parvient à se faufiler, impose des détours vers les hauteurs, (j'aimerai être une goutte d'eau et courir sur la peau mate et lisse des soeurs Xian). Tiens il faudrait modéliser ce genre d'écoulements, ce serait parfaitement inutile mais donc tellement intéressant... je confierai la mission à Véro, car Fred perdra son temps en choix des sujets et examens annexes inutiles et si peu professionnels.
L'effort physique peut être un plaisir, et vice versa... mais le tour du Manaslu en ménage beaucoup d'autres. Pêle-mêle : ces centaines d'enfants, croisés au fil du temps, qui nous scandaient la bienvenue - "Namaste !" ; le sourire des porteurs, qui oubliaient l'étiquette et acceptaient de boire à notre gourde (ils se seraient damnés pour qu'on arrête de manier la badine...) les nuages, qui filent comme des comètes, poussés par le jet-stream, au-dessus des plus hauts sommets et les hallus de l'indica fraîche et particulièrement forte à cette altitude. Le monastère de Sama Gompa et son lama pédagogue (le guide, quoi) ; cet alpiniste kazakh revenu de l'enfer des sommets qui m'a menacé pendant 2 heures avec son Glok et qui voulait à tout prix que je lui cède ma carte 3,G ; Barpak, cet îlot de propreté dans un océan de neige et de misère ; et même, finalement, cette drôle de guerre déclarée aux sangsues proliférant dans les rizières, qui se glissent entre les orteils... et prennent ainsi un goût particulier et suret.
Enfin, je prends des centaines de photos des montagnes des visages lumineux des porteurs de l'ethnie sherpa, tout sourire. Mais jamais je ne les a photographiés portant leur fardeau. Une curieuse pudeur, si peu népalaise et si occidentale.
Ici, sur les chemins abrupts, les camions de livraison sont autant d'humains, durs au mal. Les gamins marchent à peine qu'ils transportent déjà des fagots de bois. Et les grands-mères habillent leur silhouette voûtée d'une lourde panière, qui repose sur leurs reins fatigués. L'une d'elles se demande ce qui nous amène : "Un trekking ? C'est quoi, le trekking ?" Pas facile d'être un représentant de la middle class française...